BASE ECO 6 : La main invisible ne fonctionne que parce qu’elle n’existe pas

Base Eco n° 6 publiée dans Monaco Business News n° 73 : la Main Invisible n’est pas ce qu’on en raconte

"Si vous voulez cuire une tarte en partant de zéro, il vous faut d’abord créer l’univers"
Carl Sagan

Prenez un simple crayon, de ceux qu’on appelle « Crayons à papier » ou « Crayons gris » selon les régions, qui permettent de laisser une trace de carbone effaçable sur de nombreux supports. Combien de personnes ont-elles participé à sa fabrication ? Il s’agit d’un simple bout de bois taillé avec une barre de graphite au milieu. Il a donc fallu quelqu’un qui fasse pousser le bois, quelqu’un qui le coupe, quelqu’un qui le transporte jusqu’à l’usine, des ouvriers qui le mettent en forme, etc. Toutes ces personnes ont utilisé des outils, il faut donc rajouter à notre décompte tous ceux qui sont intervenus dans leur fabrication : des mineurs qui ont extrait les métaux de la scie aux commerçants qui les ont vendus, en passant par les maçons qui ont fabriqué les haut-fourneaux, les électriciens qui les ont alimentés en énergie, etc., etc. Vous n’avez même pas encore pris en compte la partie utile du crayon que déjà vous ne pouvez plus savoir combien de personnes ont été nécessaires à sa fabrication. 

Mais on peut remarquer deux points essentiels sur ce nombre proprement incalculable de personnes. Tout d’abord il apparaît que ces personnes ont souvent des métiers différents : celui qui coupe le bois n’est pas le même que celui qui produit de l’électricité à partir d’uranium. C’est la division du travail. Mais surtout on comprend qu’il faut une coopération extraordinaire pour que tout fonctionne : des personnes du monde entier qui ne se connaissent pas, qui ne s’apprécieraient peut-être pas et pourraient même être en conflit si elles se rencontraient, certaines riches d’autres pauvres, des hommes et des femmes de toutes origines et de toutes cultures, se retrouvent toutes à agir de la manière exactement précise qui vous permet d’avoir un crayon. Aucune dictature au monde ne pourrait avoir autant de pouvoir sur autant de gens. 

La question de la division du travail et de l’incroyable coopération généralisée qu’elle nécessite n’est pas nouvelle, elle se trouve déjà dans La République de Platon. Mais c’est à la fin du XVIIIe siècle qu’Adam Smith (1776, chap. 1) y a apporté une réponse psychologique : personne ne cherche à coopérer, chacun ne cherche que son intérêt égoïste, le forestier veut juste vendre son bois, l’ouvrier juste percevoir un salaire, le commerçant juste faire du bénéfice, etc. 

L’expression « Main invisible » pour décrire ce phénomène de génération d’ordre spontané est restée célèbre. Tout se passe en effet comme si une volonté parfaite organisait toute la production. Mais il faut bien comprendre que c’est parce que cette main n’existe pas qu’un tel niveau de coopération est possible

Et c’est bien ce qu’Adam Smith lui-même avait expliqué (gras ajouté) :

« Cette division du travail, de laquelle découlent tant d’avantages, ne doit pas être regardée dans son origine comme l’effet d’une sagesse humaine qui ait prévu et qui ait eu pour but cette opulence générale qui en est le résultat ; elle est la conséquence nécessaire, quoique lente et graduelle, d’un certain penchant naturel à tous les hommes, qui ne se proposent pas des vues d’utilité aussi étendues : c’est le penchant qui les porte à trafiquer, à faire des trocs et des échanges d’une chose pour une autre. »

Mais nombreux sont ceux qui non seulement imaginent une existence à cette « main invisible » mais en plus ne comprennent pas qu’elle symbolise l’organisation, pas la distribution, et donc lui reprochent de ne pas leur avoir donné assez. Ce sont les erreurs de compréhension à ne surtout pas faire.

Parce que pour que cette « main invisible » (qui n’existe donc pas) remplisse son rôle, il faut et il suffit que chacun ait « la certitude de pouvoir troquer tout le produit de son travail qui excède sa propre consommation, contre un pareil surplus du produit du travail des autres qui peut lui être nécessaire », c’est-à-dire à la fois la sécurité que sa propriété sera protégée et l’accès à un marché. 

Cette découverte explique bien ce que nous avions vu dans la Base Eco 1 : toute intervention contre ces deux besoins (au travers de régulations, taxes, subventions, etc.) sera un grain de sable venant freiner son succès et appauvrir tout le monde. Et elle implique, comme Adam Smith lui-même l’avait déjà dénoncé dans le même ouvrage, que l’esclavage n’a pas apporté la prospérité aux pays qui s’y sont livrés, mais l’a au contraire réduite.

C’est bien l’échange libre qui génère la richesse.

Philippe Gouillou

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