Base Eco 2 : Taxes et subventions : Qui gagne ? Qui perd ?

Base Eco 2 publiée dans Monaco Business News 71 (juillet 2020) : C’est toujours le plus souple, celui qui a le plus d’options, qui bénéficie d’une subvention, même si celle-ci ne lui est pas versée directement.

Eh Vinz, tu la connais l’histoire du keum qui tombe d’un building de cinquante étages, et à chaque étage pour se rassurer le keum il se répète : jusqu’ici tout va bien, jusqu’ici tout va bien, jusqu’ici tout va bien. (…)
Mais, ce qui compte, c’est pas la chute, c’est l’atterrissage.”
Hubert Koundé, La Haine (1995), écrit par Mathieu Kassovitz

Nous avons vu (Base Eco 1) que le duo taxes-subventions a des effets négatifs qui en font un « Jeu à Somme Négative » : il y a toujours « Ce qu’on voit, et ce qu’on ne voit pas ». Mais ce n’est pas le seul problème : quand un Politicien affirme subventionner une activité pour la soutenir, son aide va-t-elle réellement à ceux à qui elle est officiellement destinée ?

Imaginez (c’est facile) un marché immobilier tendu : les actifs ont du mal à se loger et les loyers sont très élevés, ce qui a des effets secondaires négatifs (tensions sur les salaires et donc la productivité des entreprises, difficultés de recrutement, etc.). Or un Politicien en chasse de voix a une idée majeure : il va aider les locataires à payer leur loyer, et pour ce faire octroie à chacun une subvention de 100 € mensuel. Que va-t-il se passer ? Vous l’avez deviné : les loyers augmentent de 100 €, ce sont les propriétaires qui au final bénéficient de la subvention, pas les locataires pour qui rien n’a été amélioré.

Imaginez maintenant la situation exactement inverse (c’est plus difficile) : les loueurs manquent de locataires et ne parviennent pas à s’en sortir, aussi une subvention de 100 € mensuel par appartement proposé à la location est accordée aux propriétaires. Quel en est le résultat ? Les locataires obtiennent une baisse de 100 € de leur loyer mensuel.

En fait la règle est simple et immuable : c’est toujours le plus souple, celui qui a le plus d’options, qui bénéficie d’une subvention, même si celle-ci ne lui est pas versée directement. Et il en est exactement de même en symétrique pour les taxes : c’est toujours le moins souple, celui qui est coincé, qui finira par les payer (ce sont toujours les consommateurs qui paient les taxes dites morales imposées aux producteurs de produits jugés mauvais). Bien sûr le plus souvent ce n’est pas du tout ou rien, un équilibre se mettra en place, et les pertes et les gains seront répartis entre les parties (pour notre premier exemple : le loyer n’augmentera que de 50 €).

Il faut bien comprendre qu’être souple n’est pas, comme dans la Fable de la Fontaine, une caractéristique de la personne (encore moins une identité), mais une situation liée aux circonstances. Sur différents marchés la même personne pourra se retrouver à des niveaux de souplesse différents, même si on peut remarquer que c’est généralement la moins riche qui est la victime.

Comment s’en sortir ?

Le problème est qu’on ne peut pas sortir sans dégâts d’un tel jeu toxique. Si le Politicien de notre premier exemple s’aperçoit de sa bévue et tente d’y remédier en supprimant la subvention aux locataires, le marché du logement sera toujours tendu, les propriétaires ne baisseront donc pas leurs loyers, mais des locataires seront mis à la rue.

Or il existe des milliers de taxes et de subventions. Dans certains pays, chaque « déséquilibre du marché », quoi que cela signifie, est prétexte à une taxe ou une subvention ou les deux, chacune montrant des résultats opposés à ceux officiellement visés. Dès lors c’est un jeu sans fin : il faut de nouvelles taxes ou subventions pour essayer de corriger les effets négatifs des précédentes, et elles viennent à chaque fois encore empirer la situation, etc.

La seule solution serait d’augmenter la souplesse de tous, y compris des plus pauvres, c’est-à-dire de développer le niveau de concurrence. Mais ce n’est pas facile : un Politicien qui essaierait de s’attaquer à un système déjà bien développé mettrait en péril sa réélection, c’est-à-dire sa possibilité même d’agir. Un pays emporté dans un tel engrenage doit donc attendre soit que la situation soit déjà tellement catastrophique que la population soit prête à tout accepter, ce qui est rare (c’est parce que son pays était au niveau de la banqueroute que Margaret Thatcher a pu engager les réformes qui ont sauvé le Royaume-Uni, il en était de même en Nouvelle-Zélande), soit, plus fréquemment, un coup d’état.

On peut cependant parfois utiliser les techniques de changement de l’École de Palo Alto (Watzlawick et al., 1974) pour sinon sortir le pays de l’engrenage fatal, du moins ralentir sa chute… et amortir l’atterrissage.

Philippe Gouillou

Références :

  • Watzlawick, P., Weakland, J. H., & Fisch, R. (1974). Changements, Paradoxes et Psychothérapie.