Billet Eco 22 : Le prix de la réalité

Billet Eco publié dans Monaco Business News n°66 (Printemps 2019) : La réalité est indéfinissable, mais inévitable.

« La réalité est ce qui continue d’exister quand on a cessé d’y croire. »
Philippe K. Dick (1978)

« Ce qui impressionna Winston quand il y repensa, c’est que l’orateur avait passé d’une ligne politique à une autre exactement au milieu d’une phrase, non seulement sans arrêter, mais sans même changer de syntaxe. »
George Orwell (1984, Deuxième partie, Chapitre IX)

Au début du film Matrix (1999), le héros se voit proposer le choix entre deux pilules : la bleue lui permettra de rester dans sa réalité, alors que la rouge lui permettra de découvrir ce qu’est la vraie réalité, c’est-à-dire d’apprendre que son monde n’est qu’une simulation, une « Matrice ». Bien sûr le héros fait le bon choix et se trouve projeté dans un monde qu’on lui présente comme réel alors qu’il n’est probablement qu’une autre simulation (largement pire). Le film a connu un énorme succès, et même si d’autres interprétations en sont possibles, l’image de la pilule rouge (« red pill ») est restée célèbre, et aux USA le verbe « to redpill » est de plus en plus utilisé dans le sens de faire découvrir une vérité cachée par la propagande officielle.

Umwelt

Cette question de la réalité a été le sujet de nombreux livres, parfois transformés en films à succès, les plus célèbres étant ceux de l’écrivain américain Philip K. Dick (Blade Runner, Minority Report, …) qui croyait qu’elle n’est qu’une illusion. Elle est aussi un domaine de recherches extrêmement fructueux, tant en philosophie (un calcul simple montre qu’il y a plus de chances que nous vivions dans une simulation que dans le monde réel), qu’en intelligence artificielle (des recherches sont justement en cours pour déterminer si nous vivons, ou pas, dans une simulation), en sciences physiques, et surtout en psychologie. Le problème est en effet le suivant : tout ce que nous connaissons de la réalité nous provient de nos sens, or ceux-ci sont à la fois limités et peu fiables, et en plus nous interprétons tout ce qu’ils nous communiquent. Comment pourrions-nous alors être certains de l’existence de ce monde que nous percevons ?

Nous ne savons pas de combien de sens dispose l’être humain, c’est une question de définition. L’école nous en apprend cinq (audition, goût, odorat, toucher, vue) mais avec la même définition il faut y rajouter la proprioception (perception de son corps), le sens du mouillé, etc. Leur point commun est qu’ils n’indiquent pas simplement des informations en provenance du monde mais qu’ils les interprètent grâce à des neurones spécialisés (lesquels peuvent même se situer directement auprès des capteurs). C’est cette capacité à interpréter qui nous permet par exemple de voir une feuille comme blanche tout au long de la journée, alors que la longueur d’onde qu’elle reflète a fortement changé avec l’éclairage. Or nos sens ne sont pas seulement limités au niveau de la perception brute (exemple : nous ne pouvons voir que certaines longueurs d’onde), ils se trompent aussi très souvent dans leurs interprétations. Les exemples les plus célèbres en sont les illusions d’optique, comme le sourire de La Joconde qui grandit quand on ne l’observe pas directement, et qui est expliqué par le même phénomène que celui de l’illusion Monroe-Einstein ci-dessus où le visage représenté change selon la distance depuis laquelle on l’observe (Oliva, 2007, 2013 ; on parle d’image « hybride », voir Neuromonaco 49). Nous n’avons donc aucun moyen de savoir si l’interprétation que nous faisons du monde ressemble ne serait-ce que vaguement à celui-ci, les seules certitudes que nous ayons sont que nous devons faire avec, et que nous y parvenons suffisamment bien pour vivre. Notre système perceptif ne peut être considéré que comme l’équivalent du Système d’Exploitation d’un ordinateur (Microsoft Windows®, etc.), qui est très éloigné de la réalité électronique du processeur (des 0 et des 1 codés électriquement) mais nous permet de le contrôler.

C’est en effet dans ce monde construit par nos interprétations, dans cette simulation personnelle, et pas dans le monde « réel », que nous vivons. Jakob von Uexküll (1934) avait appelé « Umwelt » (généralement traduit par « Monde propre») ce monde qui n’est pas constitué de notre environnement, mais de la perception que nous en avons, laquelle intègre le sens que nous lui donnons. Et dans les années 1960s, l’Ecole de Palo Alto (rendue célèbre par Paul Watzlawick et à l’origine des thérapies familiales systémiques) en avait proposé un modèle hiérarchique à trois niveaux (perception brute, sens qu’on y donne, et « image du monde ») qui offre des méthodes puissantes pour le modifier, et ainsi transformer toute notre relation au monde.

Animal politique

Notre simple existence suffit à prouver que ce Système d’Exploitation est extraordinairement efficace : il nous a permis de maîtriser le monde réel (quel qu’il soit) au point de devenir l’espèce dominante de la planète. Non seulement nous pouvons nous adapter très rapidement à toute nouvelle information en construisant un nouvel umwelt, mais, grâce à la communication, nous pouvons aussi modifier celui des autres. C’est que l’espèce humaine est « politique » : la force physique nous est insuffisante pour survivre et procréer, nous dépendons de notre capacité à nous faire des alliés, et de notre talent à les manipuler. Au travers notamment du langage, nous pouvons modifier la manière dont les autres perçoivent, et ainsi faire en sorte que leur umwelt, qui fondera leurs choix, soit compatible avec nos objectifs. Et grâce aux découvertes scientifiques sur les processus de décision du cerveau, marketeurs comme politiciens savent de mieux en mieux communiquer, c’est-à-dire qu’ils sont de plus en plus efficaces dans leur manipulation des umwelts des foules.

Les exemples en sont innombrables : en novembre 2018, la marque de chaussures discount Payless (littéralement : « Paie Moins ») avait pu faire payer à des influenceurs (pourtant censés être des consommateurs avertis) plus de $500 des chaussures au prix catalogue de $20, simplement en se renommant « Palessi » ; la notation d’un vin dépend de son étiquette ; les médicaments placebo (sans principe actif) guérissent mieux quand ils sont plus chers (Waber & al., 2008) ; etc. En politique aussi : même si les opinions sont marquées génétiquement (voir Neuromonaco 93), elles ne sont pas totalement figées et les célèbres éléments de langage (le plus souvent basés sur la dominance et la conformité) ont permis des retournements spectaculaires lors d’élections majeures. De fait, les politiciens sont tellement conscients de l’efficacité de ces méthodes qu’ils cherchent à en restreindre l’accès à leurs concurrents, comme l’ont montré dans plusieurs pays l’obsession récente sur les « Fake News » (nouvellement renommées « Infox ») et la diabolisation des médias qui ne sont pas subventionnés par le gouvernement.

Au final, la plupart de nos idées que nous croyons originales ne sont rien de plus que des répétitions de celles trouvées par des intellectuels des décennies auparavant, qui ont été mises en forme par des conseillers en communication, au bénéfice de marketeurs et/ou de politiciens.

Un monde de plus en plus faux

Mais cette évolution n’est pas que positive. La découverte que nous vivons dans une simulation personnelle (notre umwelt) qui est modifiable par le langage a fait croire à beaucoup que le monde extérieur aussi peut l’être, et qu’il faut en profiter, pas toujours à bon escient. En psychologie, elle a donné naissance au mythe de la « Tabula Rasa » (« ardoise vierge »), qui a dominé le XX° siècle en postulant qu’un nouveau-né est quasi-indéfiniment modelable, c’est-à-dire que c’est l’environnement qui décidera à lui seul de ses capacités futures, tant sportives qu’intellectuelles. Et si ce mythe a été de multiples fois réfuté (par exemple par les recherches en génétique), il revient en force. Ceux qui en montrent la fausseté s’exposent même à la censure par les grandes sociétés d’Internet (Evoweb, 2019b), voire à pire, comme le montrent le licenciement de James Damore par Google en 2017, et les sanctions prises par le CERN et l’Université de Pise en 2019 contre Alessandro Strumia (coauteur de l’étude sur la découverte du boson de Higgs), tous deux coupables d’avoir cité des études solides remettant en cause le discours imposé (Sastre, 2019). Matthew Crawford l’a expliqué : « La liberté totale requiert une page totalement vierge. Le progressisme devient alors une guerre contre le concept même de réalité. »

En communication et en politique, elle a exploité le biais cognitif nous faisant croire que ceux qui parlent bien et sont conformes seraient plus intelligents, pour imposer le « bullshit » (« bouse de taureau »), ce langage pseudo-profond qui ne cherche qu’à impressionner mais est corrélé négativement au niveau cognitif (Pennycook et al., 2015). Les actualités ressemblent de plus en plus à des arènes où marketeurs comme politiciens se battent à grands coups de « déclencheurs » (voir Neuromonaco 53) pour « clasher ». La forme a vaincu le fond, et ne compte plus que ce que l’Ecole de Palo Alto avait appelé « méta-communication » : l’affirmation de positionnement personnel, le « Voilà comment je me vois » que l’autre cherchera à détruire par les mêmes moyens. Résultat : même en sciences les débats contradictoires factuels pour la recherche de la vérité, qui définissent la civilisation occidentale et expliquent ses succès, sont de moins en moins possibles, et la scission de la société sur des orientations politiques n’a probablement jamais été aussi forte en temps de paix (voir Arthur C. Brooks).

En économie, de nombreux pays ont été détruits ces cent dernières années, avec leurs populations massacrées et/ou affamées, par l’espoir utopique de création d’un « Homme nouveau » qui permettrait l’émergence de nouvelles règles remplaçant toutes celles découvertes au cours des siècles. Or ces illusions reviennent en force : nombreux sont ceux qui agissent pour les ré-imposer, plus ou moins violemment, à la population.

Et le développement d’Internet n’a fait qu’envenimer les choses, au point que Max Read (2018) a montré que nous vivons maintenant dans un monde 100% faux : « les entreprises sont fausses, le contenu est faux, nos politiques sont fausses. Et nous-mêmes, nous sommes faux » (Evoweb, 2019a). Or, si un scientifique occidental peut physiquement fuir en Chine la persécution qu’il subit dans son pays (Sastre, 2019), personne ne peut s’évader du monde virtuel d’Internet.

Monaco

La Principauté est trop petite pour être à l’abri de ces dérives. Elle est certes protégée par son modèle social libéral qui garantit les libertés individuelles, et par la réussite qu’il a engendrée. Mais on y entend de plus en plus d’appels à appliquer ici ce qui a si mal marché ailleurs, des demandes se font pressantes de modifier la législation sur les fondements même de son succès ; la subversion (Evoweb 2015) y montre déjà ses effets destructeurs.

Face à ces attaques, Monaco devra tenir, et pour cela affirmer plus encore ses valeurs. L’enjeu est vital : à la fois pays et entreprise (voir Billet Eco 4), la Cité-État ne peut compter que sur sa parfaite compréhension de la réalité économique pour répondre aux besoins réels de ses clients dans un monde de plus en plus ouvert et concurrentiel. Toute déviation lui serait fatale.

Parce que si nous ne sommes pas capables de définir ce qu’est la réalité, nous savons suffisamment bien que personne ni aucun pays ne peut la nier longtemps sans en payer un lourd prix.

Philippe Gouillou

Références : Adweek (28 novembre 2018) ; Billets Eco 4 (MBN 48, juillet 2014), 11 (MBN 55, juin 2016) et 16 (MBN 60, août 2017) ; Brooks (New York Times, 2 mars 2019) ; Crawford (Le Figaro, 1 mars 2019) ; Dick (1978, ISBN : 978-0679747871) ; Evoweb (2015 : 1 janvier, 2019a : 6 janvier, 2019b : 16 janvier) ; Lettres Neuromonaco 49 (26 novembre 2012), 53 (7 janvier 2013), et 93 (2 décembre 2013) ; Oliva (2007 : New Scientist, 2597 ; 2013 : doi : 10.1163/22134913-00002004) ; Pennycook et al. (2015, Judgment and Decision Making 10(6)) ; Read (New York Magazine, 26 décembre 2018) ; Sastre (Le Point, 14 mars 2019) ; Uexküll (1934, ISBN : 2-282-30037-8) ; Waber et al. (2008, doi : 10.1001/jama.299.9.1016)

Images : Joconde : Domaine public ; Illusion : ©Aude Oliva, 2007 (MIT CSAIL)

Sources

Dick, Philip K. (1978) How To Build A Universe That Doesn’t Fall Apart Two Days Later. in
The Shifting Realities of Philip K. Dick: Selected Literary and Philosophical Writings (1995). Philip K. Dick (Auteur) & Lawrence Sutin (Sous la direction de). Vintage Ed. ISBN : 978-0679747871

Oliva, A. (2013). The Art of Hybrid Images: Two for the View of One. Art and Perception, 1(1–2), 65–74. doi:10.1163/22134913-00002004

Pennycook, G., Cheyne, J. A., Barr, N., Koehler, D. J., & Fugelsang, J. A. (2015). On the reception and detection of pseudo-profound bullshit. Judgment and Decision Making, 10(6), 549–563.

Uexküll, J. von. (1934, 1940, 1956) Streifzüge durch die Umwellen von Tieren und Menschen : Bedeutungslehre. V.F. (1965) : Mondes animaux et monde humain suivi de Théorie de la signification. (P. Muller, Trans.). ISBN:2-282-30037-8.

Waber, R. L., Shiv, B., Carmon, Z., & Ariely, D. (2008, March 5). Commercial features of placebo and therapeutic efficacy. JAMA – Journal of the American Medical Association. doi:10.1001/jama.299.9.1016

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