
Je n’embauche que des personnes plus intelligentes que moi.
Yann LeCun
Jeune et ambitieux, votre baccalauréat tout juste obtenu, vous vous interrogez sur votre avenir. Devez-vous investir des dizaines de milliers d’euros pour faire des études ?
Non, vous répètent de nombreux futurologues : la jobocalypse1 approche à grand pas, très bientôt l’Intelligence Artificielle remplacera les métiers dits “cols blancs”, et déjà les recrutements de juniors ont chuté dans certains secteurs, vos études ne vous serviront à rien, vous ne pourrez jamais les rembourser. Devez-vous donc suivre leurs conseils et vous lancer dans un métier manuel ? L’IA ne vous y remplacera jamais vous promettent-ils ! Las, vous savez que la mécatronique fait tout autant de progrès que l’IA et que dans moins de 10 ans des robots plus intelligents et plus adroits que vous pourront réaliser mieux que vous tous les métiers qui vous sont encore conseillés. Déjà UBTECH Robotics a commencé à livrer des centaines de robots2, et cela alors même que le célèbre Yann LeCun, le chercheur à l’origine de l’IA actuelle, annonce que la technologie sur laquelle ils sont construits (LLM : Grand Modèle de Langage) est une impasse3 qui sera remplacée par beaucoup mieux (les “Modèles du Monde”) d’ici 3 à 5 ans, promettant des avancées spectaculaires.
Totalement désespéré, vous cherchez à vous renseigner. Vous commencez donc par la base : pourquoi vouloir un diplôme ? Vous découvrez très vite qu’un diplôme est surtout un signal, plus ou moins fiable, de vos capacités cognitives et surtout de votre conformité4. Il est un sésame qui vous ouvre les portes non seulement des entreprises mais aussi des groupes relationnels de bon niveau. Sans diplôme, vous n’êtes qu’un moins que rien, que personne ne considèrera jamais. Il n'y a pas photo : il vous faut un diplôme.
Mais voilà, vous découvrez aussi que la valeur des diplômes a (très) fortement chutée. Non seulement elle s’est diluée dans le nombre, qui a explosé, mais, ayant perdu une grande partie de leur valeur de signal cognitif5, à cause de l’écroulement du niveau, les diplômes ne prouvent souvent plus que la conformité aux idées à la mode du moment. Vous le voyez bien : rien que vous connecter à LinkedIn vous plonge en dépression. Certains diplômes sont même accusés de n’être que des Ponzi : s’il n’offre comme unique débouché que la possibilité d’enseigner pour l’obtenir, est-il autre chose qu’un système pyramidal ?6 Et de plus en plus le savent : non seulement un diplôme est de moins en moins exigé pour certains emplois mais il peut aussi constituer un frein à l’embauche : Palantir Technologies, société connue mondialement, recrute maintenant exprès des non-diplômés, pour éviter de subir l’endoctrinement woke des autres7.
Vous apprenez8 cependant que cette évolution n’est pas jugée négativement par tous, certains considérant qu’il y a beaucoup trop de diplômés. L’idée n’est pas nouvelle : le 29 octobre 1970, déjà, Roger A. Freeman, Conseiller en éducation de Ronald Reagan, avait alerté sur le risque de “produire un prolétariat instruit”9. Et, de nos jours, Peter Turchin, le créateur de la “Cliodynamique” qui complète la “Structured Demographic Theory” de Jack A. Goldstone10, considère que la compétition intra-élite déstabilise les sociétés11, que la “révolte du précariat qualifié” (“Credentialized precariat”), c'est-à-dire des diplômés sans avenir stable, explique le résultat des dernières élections à New York12. Il classe même le surnombre de diplômés en France parmi les problèmes les plus importants auxquels est confronté le pays13.
En résumé, donc, le diplôme n’est plus reconnu en tant que signal fiable, ne garantit plus un emploi et peut même vous desservir pour en trouver un, vous place dans une compétition que vous avez énormément de chances de perdre, et tout cela avant même l’impact dévastateur de l’IA. Aujourd’hui, ce qui compte, c’est d’avoir des capacités cognitives exceptionnelles mises au service de compétences extrêmement pointues, et cela dans un secteur très recherché : certains, certes très rares, obtiennent des salaires annuels qui se comptent en centaines de millions de dollars. Mais ça aussi vous savez que ça ne durera pas, qu’il ne s’agit que d’une phase transitoire qui avait déjà été annoncée il y a plus de 10 ans14.
En cherchant un peu, vous trouvez de très nombreuses explications à cette évolution. Une retient votre attention : la Loi de Goodhart15 qui remarque que “Quand une mesure devient un objectif, elle cesse d’être une bonne mesure”. Cela vous semble cohérent : avoir un diplôme est devenu tellement important qu’il serait logique que les formations ne servent plus à acquérir des compétences, mais à obtenir le papier. Même si ce n’est pas le cas, le doute s’impose, ce qui réduit la valeur des diplômes. Dès lors vous vous interrogez : cette loi ne s’applique-t-elle qu’à l’éducation ? Vous comprenez tout de suite que non, dans tous les domaines ça doit être pareil. Les labels de marketing répondent-ils à des critères de qualité ou à ceux nécessaires pour les obtenir ? La question mérite d’être posée, l’enjeu est trop important. Aussi vous mettez maintenant en doute toutes les preuves que vous aviez de la qualité de tout.
Vous arrivez au bout de votre réflexion. Vous pensez maintenant que le monde est en train de changer fondamentalement, et même pas à cause de l’IA, mais simplement parce que tout le système de confiance16 que le monde avait patiemment bâti sur les diplômes, labels, certificats, etc., ce qu’on appelle le "crédentialisme", s’écroule sous vos yeux. Et c’est surtout vrai en ressources humaines où des signaux beaucoup plus fiables17 vont devoir être imposés pour remplacer les diplômes.
Pour aller plus loin, vous décidez de réfléchir depuis l’autre côté : que feriez-vous maintenant si vous étiez recruteur ? Vous seriez bien sûr rationnel, vous chercheriez à utiliser les critères qui vous permettent d’avoir le plus de garantie de faire le bon choix, de sélectionner le candidat qui apportera le plus à votre entreprise. Mais quels sont-ils ? Le diplôme en fait-il partie ?
Par chance, Sebastian Jensen, chercheur connu du domaine, vient de publier une synthèse18 sur cette question, vous en regardez les chiffres. Vous vous intéressez surtout à la corrélation entre des critères de recrutement et des indicateurs de performance au travail. Ce n’est certes pas parfait, les notations de ces derniers sont difficiles à normaliser, mais c’est déjà un point de départ. Et là les résultats sont clairs : les entretiens de recrutement ne montrent qu’une corrélation de 0,21, l’expérience 0,19, et le niveau académique, c'est-à-dire les diplômes, … 0,11. Pour apporter de l’information, il n’y a que le test sur échantillon de travail, quand celui-ci peut être réalisé, qui offre une corrélation de 0,54, et le QI juste après avec 0,52 en moyenne, entre 0,4 et 0,6 selon la complexité du poste. Pire, Sebastian Jensen a effectué une simulation et trouvé que n’embaucher à des postes d’ingénieur logiciels que des personnes au QI supérieur à 115 (top 16%) engendre un gain de productivité de 10% à 30%.
La messe est dite : si vous étiez un recruteur rationnel, vous auriez tout intérêt à laisser tomber les diplômes pour vous concentrer sur les tests cognitifs. C’est d’ailleurs bien ce que Crémieux (pseudonyme de Jordan Lasker) défend ardemment19, et il remarque que cette révolution permettrait de baisser l’importance de la conformité, et donc augmenterait la créativité et même l’épanouissement de toutes les compétences. Donc si un recruteur rationnel ne veut pas des diplômes, il n’y a aucune justification à ce que vous investissiez autant d’argent pour en obtenir un.
Vous creusez quand même un peu plus. Vous vous dites que si le QI est en effet le critère facilement utilisable le plus utile, il n’est corrélé qu’à 0,52, c'est-à-dire qu’il n’explique, au sens statistique du terme, que 25% de la variance, il en manque 75%. D’autres facteurs, notamment de personnalité (surtout le caractère consciencieux du "Big Five"), sont déterminants.
Vous remarquez aussi que si les LLMs sont totalement idiots, ce que personne ne conteste, ils sont nettement meilleurs que les humains pour synthétiser les documents, alors même que cette capacité est très fortement corrélée au QI. L’intelligence apparaît donc ne pas être la seule option pour résoudre des problèmes, en aura-t-on encore besoin quand l’IA aura avancée ? Probablement pas.
Et surtout, même si la corrélation diplôme-performance est faible, il y a des savoirs et compétences nécessaires qui ne peuvent être acquis que par des études, lesquelles sont sanctionnées par un diplôme. Les comparaisons de performance sont effectuées sur des personnes ayant les mêmes connaissances, elles ne comparent pas un médecin avec n’importe quel quidam ! Tant que les robots n’auront pas ces compétences, elles seront importantes, et même si ces derniers vous remplacent, les avoir acquises vous aidera intellectuellement.
Enfin, vous vous rappelez que dans tout votre entourage la vie d’étudiant est évoquée avec nostalgie, c’est une période importante que peu regrettent avoir vécue. Vous ne pouvez pas passer à côté.
Alors, devez-vous faire des études ?
Philippe Gouillou
Image : Grok (X AI)















