
“Alice se mit à rire.
— Inutile d’essayer, répondit-elle : on ne peut pas croire des choses impossibles.
— Je suppose que tu manques d’entraînement. Quand j’avais ton âge, je m’exerçais à cela une demi-heure par jour. Il m’est arrivé quelquefois de croire jusqu’à six choses impossibles avant le petit déjeuner.”
Lewis Carroll : Alice au Pays des Merveilles
Vous fabriquez un tout nouvel outil et, fier de vous, le présentez à votre entourage. Hélas l’accueil n’est pas celui que vous espériez, certes votre concept plait, mais certains ont des remarques. Vous prenez en compte les critiques, corrigez votre ouvrage, et revenez confiant. L’accueil a encore empiré. Vous recommencez donc une fois de plus, puis deux, puis trois, ..., jusqu’à ce que vous vous aperceviez d’une règle : plus votre réalisation s’approche de la perfection, plus vous subissez de reproches. Pourquoi ?
Vous vous renseignez donc et apprenez que c’est une règle générale, qui a même un nom : “Effet Tocqueville”, appelé ainsi à partir des observations d’Alexis de Tocqueville lors de son voyage aux États-Unis en 1831. Un DRH vous raconte que plus il a répondu aux demandes de ses employés, plus ceux-ci ont récriminé : “Il leur manque de quoi se plaindre”, vous explique-t-il. C’est bien sûr surtout en politique qu’il est le plus influent : plus il y a d’égalité plus la population se plaint des inégalités, plus des minorités sont acceptées telles qu’elles sont plus elles se plaignent de “micro-agressions”, au point qu’au Royaume Uni la police consacre ses ressources à l’arrestation de 30 personnes par jour pour des posts sur les réseaux sociaux1, etc., etc.
Il se retrouve dans tous les domaines : une étude scientifique2 l’a généralisé en montrant que quand un problème devient moins prévalent, la population va en étendre la définition. Ses auteurs résument : “Lorsque les points bleus sont devenus rares, les participants ont commencé à percevoir les points violets comme bleus ; lorsque les visages menaçants sont devenus rares, les participants ont commencé à percevoir les visages neutres comme menaçants ; et lorsque les demandes contraires à l’éthique sont devenues rares, les participants ont commencé à percevoir les demandes inoffensives comme contraires à l’éthique. Ce « changement de concept induit par la prévalence » s’est produit même lorsque les participants en avaient été prévenus à l’avance et même lorsqu’ils avaient reçu pour instruction et étaient rémunérés pour y résister.”
Et que se passe-t-il quand le problème visé a été totalement résolu ? Samuel Fitoussi3 le montre en prenant l’exemple de nombreux intellectuels occidentaux : “Tocqueville n’avait pas la fin de l’histoire : lorsque l’écart avec la situation idéale est résorbé, la situation continue à être perçue comme intolérable, le balancier passe alors de l’autre côté, et, pour rationaliser le ressenti collectif qui correspond à l’inverse de la réalité, on redouble de malhonnêteté intellectuelle pour accuser les privilégiés du passé de l’être encore, et on pousse alors le balancier encore plus loin.”
Ce n’est donc pas seulement que nos jugements sont relatifs4, ni même qu’une association “en lutte” pour “un monde meilleur” perd toute raison d’être quand son combat est victorieux et doit donc continuellement inventer de nouveaux problèmes pour justifier ses subventions, c’est que notre cerveau a besoin de causes à défendre, quelles qu’elles soient. Vous rajoutez à cela le besoin de conformité au sein de groupes fermés (les “safe spaces” où les idées non-conformes sont proscrites) et la nécessité vitale pour les Collectivistes de démontrer leur soumission à leur groupe (quelle meilleure preuve que de proférer les absurdités en vogue ?), et vous comprenez beaucoup des “débats” en cours.
On pourrait se dire qu’il est rare qu’une entreprise atteigne un niveau de perfection suffisant pour que l’Effet Tocqueville s’y manifeste avec toute sa force. Les marchés sont trop tendus, les adaptations sont trop urgentes, il y a toujours quelque chose à faire.
Mais cet effet peut aussi être utilisé à l’envers : utiliser l’imperfection pour mieux répondre aux besoins des autres. Une technique manipulatoire (et efficace) de séduction masculine l’illustre : elle conseille d’avoir un défaut à la fois visible et facile à résoudre dans sa tenue, pour que la femme s’engage en le corrigeant. Elle n’est bien sûr pas directement applicable dans votre travail (ne rajoutez pas des défauts à vos produits !) mais elle pourra certainement vous donner des idées.
Sauf, bien sûr, si vous vous êtes senti nano-agressé par cette Base Éco.
Philippe Gouillou
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Fitoussi, S. (2025, ISBN : 979-10-329-3388-6) ↩















